Coup d’œil dans le rétroviseur informationnel : 20 ans de veille et de recherche documentaire
La veille informationnelle et la recherche documentaire évoluent sans cesse : les outils changent, l’intelligence artificielle s’invite largement, les volumes d’information explosent. Mais des constantes demeurent : les besoins des organisations sont toujours bien présents, tout comme les contraintes qui les freinent. Céline Bélanger, présidente de Cogniges, cumule deux décennies de mandats en veille et en recherche documentaire. En neuf questions, elle dresse un bilan : les défis qui persistent, les décisions qui font la différence, la valeur ajoutée de l’expertise humaine.
1. En 20 ans de pratique, quels sont les besoins ou les problèmes informationnels qui reviennent le plus souvent chez vos clients?
Deux profils de clientèle se dessinent.
Le premier est constitué d’organisations confrontées à un besoin informationnel, mais pas toujours outillées pour y répondre. Elles ont besoin de soutien pour bien circonscrire leur besoin, puis d’aide pour savoir comment le combler. S’ajoute à cela un manque de ressources humaines, de temps, d’accès aux ressources informationnelles et d’expertise pour les exploiter pleinement. Rien d’étonnant : les sciences de l’information ne sont pas beaucoup enseignées dans les cursus généraux, et le mythe d’une information exhaustive et gratuite a la vie dure.
Le deuxième profil de clientèle est constitué de spécialistes en sciences de l’information qui détiennent l’expertise, mais manquent de temps pour répondre à tous les besoins de leurs propres clients. Cogniges vient alors en renfort à court ou moyen terme.
2. Quelles erreurs en veille ou en recherche documentaire voyez-vous encore aujourd’hui?
En matière de veille, le syndrome FOMO (Fear of missing out) domine, corollaire de l’infobésité. Cela conduit à vouloir surveiller trop de sources, à souhaiter tout récupérer, tout conserver. Résultat : une charge de gestion et de traitement qui finit par étouffer le processus au lieu de le servir.
En matière de recherche documentaire, on observe le phénomène inverse : les clients souhaitent obtenir un volume limité de résultats, parfois en décalage avec l’ampleur de la recherche entreprise.
Dans les deux cas, une formation ou une sensibilisation dispensée en amont permet alors de mieux cerner les besoins et d’assurer une meilleure adéquation de ces derniers avec les attentes.
3. En quoi les contraintes ou les besoins de vos clients ont-ils évolué en 20 ans?
Le manque de temps demeure une constante, tout comme la perception tenace que l’information devrait être gratuite. En outre, une croyance largement répandue veut que l’on puisse disposer à sa guise de toute l’information accessible sur le Web libre. Ce serait faire l’impasse sur deux réalités incontournables : 1) le droit d’auteur, à respecter en tout temps et 2) le risque de se trouver en présence de fausses nouvelles ou de journaux prédateurs.
Par ailleurs, malgré les avancées technologiques, l’accès aux outils professionnels se complexifie. Dans plusieurs organisations, l’accès aux bases de données payantes recule, alors que ces dernières demeurent, au même titre que les ressources gratuites, indispensables à une couverture informationnelle optimale.
4. Quels signaux peuvent indiquer qu’une organisation a un problème de veille… sans nécessairement en être consciente?
L’absence de veille dans son secteur d’activité constitue déjà un signal en soi. Mais plusieurs organisations font de la veille sans nécessairement la nommer ainsi. Elles peuvent alors passer à côté de façons d’optimiser la tâche et les ressources, ou encore méconnaître les bons outils à utiliser.
Deux pièges reviennent : une veille en silo peut priver l’organisation d’une vision panoramique de son environnement, tandis qu’un projet trop lourd, trop ambitieux au départ, multiplie les risques d’écueils.
Une clé de succès? Un bon démarrage de projet et une veille agile, capable de s’adapter aux changements organisationnels.
5. Avec le recul, quelles décisions ont le plus d’impact sur l’efficacité d’une veille ou d’une recherche documentaire?
Dans les deux cas, tout commence par bien circonscrire le besoin. C’est ce qui détermine les ressources à y consacrer et assure l’adéquation entre besoins et attentes. Une bonne entrevue de référence, appuyée d’exemples concrets, constitue un bon point d’ancrage pour partir du bon pied.
En outre, rester ouvert à la formation, à la sensibilisation à l’ensemble du processus permet de mieux mesurer l’engagement requis : c’est un très bon investissement à moyen et long termes.
En matière de veille, s’arrimer aux bonnes pratiques reste, encore et toujours, un facteur de succès éprouvé.
6. Qu’avez-vous appris sur l’équilibre entre automatisation, outils et jugement humain?
Ces dimensions doivent fonctionner de concert, mais le jugement humain reste incontournable. Les outils, y compris ceux faisant appel à l’intelligence artificielle, doivent être configurés et paramétrés : on ne peut pas faire confiance à leurs performances par défaut. À titre d’exemple, la simple présence, dans un document, de mots recherchés, n’est pas nécessairement le reflet de leur fréquence d’utilisation ni de leur pondération réelle, donc n’est pas garante de la pertinence d’un résultat.
Le défi? Trouver le juste équilibre : exploiter pleinement les fonctionnalités des outils tout en mobilisant l’expertise humaine et l’esprit critique. C’est à cette condition que tout projet pourra faire l’objet d’une amélioration continue.
7. Dans quels cas recommanderiez-vous de faire appel à une consultante externe plutôt que de tout gérer à l’interne?
Aucun spécialiste en sciences de l’information à l’interne? Un consultant ou une consultante peut vous offrir une gamme de services flexible, allant de la formation personnalisée à la gestion d’un projet clé en main.
Des spécialistes internes déjà surchargés? Déléguer tout ou partie d’un nouveau projet permet de le réaliser dans de bonnes conditions, sans sacrifier la qualité.
8. Quels compromis les organisations doivent-elles accepter pour que la veille reste utile et soutenable dans le temps?
On revient toujours au même principe de base : rester centré sur les besoins et assurer l’adéquation du processus de veille dans la durée. Concrètement, cela signifie accepter de ne pas tout surveiller, d’ajuster la fréquence de collecte et de diffusion, de simplifier le produit de veille, d’évaluer régulièrement le processus, dans une logique d’amélioration continue.
En outre, il est tout aussi essentiel d’associer la cellule de veille aux instances de décision stratégique dans l’organisation et d’assurer une communication transparente et continue avec elles.
9. Après 20 ans en solopreneuriat, quel regard portez-vous sur le rôle des professionnelles et professionnels de l’information aujourd’hui et demain?
Les spécialistes de l’information possèdent une expertise unique, une culture informationnelle qu’ils et elles partagent volontiers, ainsi qu’une capacité à tirer le meilleur de chaque nouvel outil.
Leur profil discret les rend moins visibles que d’autres professions plus médiatisées (génie, médecine), mais leurs rôles d’analyse et de médiation informationnelle, en recherche documentaire comme en veille, n’a jamais été aussi pertinent.
En 2006, Céline Bélanger choisissait la voie — alors peu empruntée — du solopreneuriat pour allier sa passion pour les sciences de l’information à un lien direct avec une clientèle diversifiée. Vingt ans plus tard, les façons de mener les mandats de veille et de recherche ont évolué en continu, tout comme les outils, mais passion et lien restent inchangés.